J'aime l'araignée de Victor HUGO

22 04 2008

J'aime l'araignée et j'aime l'ortie, Parce qu'on les hait ; Et que rien n'exauce et que tout châtie Leur morne souhait ; Parce qu'elles sont maudites, chétives, Noirs êtres rampants ; Parce qu'elles sont les tristes captives De leur guet-apens ; Parce qu'elles sont prises dans leur oeuvre ; Ô sort ! fatals noeuds ! Parce que l'ortie est une couleuvre, L'araignée un gueux; Parce qu'elles ont l'ombre des abîmes, Parce qu'on les fuit, Parce qu'elles sont toutes deux victimes De la sombre nuit... Passants, faites grâce à la plante obscure, Au pauvre animal. Plaignez la laideur, plaignez la piqûre, Oh ! plaignez le mal ! Il n'est rien qui n'ait sa mélancolie ; Tout veut un baiser. Dans leur fauve horreur, pour peu qu'on oublie De les écraser, Pour peu qu'on leur jette un oeil moins superbe, Tout bas, loin du jour, La vilaine bête et la mauvaise herbe Murmurent : Amour !




Horror de Victor HUGO

22 04 2008

Esprit mystérieux qui, le doigt sur ta bouche, Passes... ne t'en va pas ! parle à l'homme farouche Ivre d'ombre et d'immensité, Parle-moi, toi, front blanc qui dans ma nuit te penches ! Réponds-moi, toi qui luis et marches sous les branches Comme un souffle de la clarté ! Est-ce toi que chez moi minuit parfois apporte ? Est-ce toi qui heurtais l'autre nuit à ma porte, Pendant que je ne dormais pas ? C'est donc vers moi que vient lentement ta lumière ? La pierre de mon seuil peut-être est la première Des sombres marches du trépas. Peut-être qu'à ma porte ouvrant sur l'ombre immense, L'invisible escalier des ténèbres commence ; Peut-être, ô pâles échappés, Quand vous montez du fond de l'horreur sépulcrale, O morts, quand vous sortez de la froide spirale, Est-ce chez moi que vous frappez ! Car la maison d'exil, mêlée aux catacombes, Est adossée au mur de la ville des tombes. Le proscrit est celui qui sort ; Il flotte submergé comme la nef qui sombre. Le jour le voit à peine et dit : Quelle est cette ombre ? Et la nuit dit : Quel est ce mort ? Sois la bienvenue, ombre ! ô ma soeur ! ô figure Qui me fais signe alors que sur l'énigme obscure Je me penche, sinistre et seul ; Et qui viens, m'effrayant de ta lueur sublime, Essuyer sur mon front la sueur de l'abîme Avec un pan de ton linceul ! ...




Je ne veux condamner personne, ô sombre histoire de Victor Hugo

22 04 2008

Je ne veux condamner personne, ô sombre histoire. Le vainqueur est toujours traîné par sa victoire Au-delà de son but et de sa volonté ; Guerre civile ! ô deuil ! le vainqueur emporté Perd pied dans son triomphe et sombre en cette eau noire Qu'on appelle succès n'osant l'appeler gloire. C'est pourquoi tous, martyrs et bourreaux, je les plains. Hélas ! malheur à ceux qui font des orphelins ! Malheur ! malheur ! malheur à ceux qui font des veuves ! Malheur quand le carnage affreux rougit les fleuves, Et quand, souillant leur lit d'un flot torrentiel, Le sang de l'homme coule où coule l'eau du ciel ! Devant un homme mort un double effroi me navre. J'ai pitié du tueur autant que du cadavre. Le mort tient le vivant dans sa rigide main. Le meurtrier prendra n'importe quel chemin, Il peut chasser ce mort, et le chasser encore, L'enfouir dans la nuit, le noyer dans l'aurore, Le jeter à la mer, le perdre, et, plein d'ennui, Mettre une épaisseur d'ombre entre son crime et lui ; Toujours il reverra ce spectre insubmersible. [...] Mais faut-il donc trembler devant l'avenir ? Certe, Il faut songer. Trembler, non pas. Sachez ceci : Ce rideau du destin par l'énigme épaissi, Cet océan difforme où flotte l'âme humaine, La vaste obscurité de tout le phénomène, Ce monde en mal d'enfant ébauchant le chaos, Ces idéals ayant des profils de fléaux, Ces émeutes manquant toujours la délivrance, Toute cette épouvante, oui, c'est de l'espérance. Le matin glacial consterne l'horizon ; Parfois le jour commence avec un tel frisson Que le soleil levant semble une attaque obscure. La branche offre la fleur au prix de la piqûre. Par un sentier d'angoisse aux bleus sommets j'irai. La vie ouvrant de force un ventre déchiré, A pour commencement une auguste souffrance. L'onde de l'inconnu n'a qu'une transparence Livide, où la clarté ne vient que par degrés ; Ce qu'elle montre flotte en plis démesurés. La dilatation de la forme et du nombre Étonne, et c'est hideux d'apercevoir dans l'ombre Aujourd'hui ce qui doit n'être vu que demain. Demain semble infernal tant il est surhumain. Ce qui n'est pas encor germe en d'obscurs repaires ; Demain qui charmera les fils, fait peur aux pères, L'azur est sous la nuit dont nous nous effrayons, Et cet oeuf ténébreux est rempli de rayons. Cette larve lugubre aura plus tard des ailes. Spectre visible au fond des ombres éternelles, Demain dans Aujourd'hui semble un embryon noir, Rampant en attendant qu'il plane, étrange à voir, Informe, aveugle, affreux ; plus tard l'aube le change. L'avenir est un monstre avant d'être un archange.




Le champ du potier de Victor Hugo

22 04 2008

Oh ! des champs sont fatals, des charniers sont célèbres, Des plaines et des mers sont sanglantes, parfois Des vallons ont la marque effroyable des rois, L'odeur des attentats, la rouille des carnages ; Des crimes monstrueux, comme des personnages, Ont passé dans des bois ou sur des monts, qu'on voit Avec peur, en mettant sur ses lèvres son doigt ; Ascalon est hideux, Josaphat est austère, Le lac Asphalte est noir ; mais pas un lieu sur terre Ne t'égale en horreur, funèbre Haceldama ! Les vases qu'un potier de ta fange forma Tremblent dans la lueur trouble des catacombes Et blêmissent ainsi que des urnes de tombes ; Sans doute, dans l'endroit implacable et profond, Ce sont ces vases-là que portent sur le front Les spectres, quand ils vont puiser de l'ombre au gouffre. Ton nom semble tragique et fait d'un mot qui souffre, Haceldama ! ce mot crie ainsi qu'un blessé. Le sac de Judas fut des prêtres ramassé. Or ils cherchaient un lieu de sépulture vile Pour les gentils mourant par hasard dans la ville, Afin que l'étranger restât toujours dehors Et ne fût pas chez lui, même étant chez les morts. Ils choisirent l'enclos du potier solitaire. Les trente écus dont fut payé ce coin de terre Avaient déjà servi pour payer Jésus-Christ. Et ce lieu depuis lors est nocturne. Il fleurit, Il verdoie, et l'aurore en s'éveillant le touche, Rien ne peut dissiper sa nuit ; il est farouche. Il appartient au deuil, au silence, au regard Fixe et terrifiant de l'infini hagard ; Une chauve-souris éternelle l'effleure ; Toujours, quel que soit l'astre et quelle que soit l'heure, L'oeil dans ce champ lugubre entrevoit à demi L'épouvantable argent par Judas revomi ; On sent là remuer des linceuls invisibles, Le sang pend goutte à goutte aux brins d'herbe terribles ; Des vols mystérieux de larves font du vent Sur le front du songeur ténébreux et rêvant, Et de vagues blancheurs frissonnent dans la brume. Hélas !




Je suis fait d'ombre et de marbre de Victor HUGO

15 04 2008

Je suis fait d'ombre et de marbre. Comme les pieds noirs de l'arbre, Je m'enfonce dans la nuit. J'écoute ; je suis sous terre ; D'en bas je dis au tonnerre : Attends ! ne fais pas de bruit. Moi qu'on nomme le poëte, Je suis dans la nuit muette L'escalier mystérieux ; Je suis l'escalier Ténèbres ; Dans mes spirales funèbres L'ombre ouvre ses vagues yeux. Les flambeaux deviendront cierges. Respectez mes degrés vierges, Passez, les joyeux du jour ! Mes marches ne sont pas faites Pour les pieds ailés des fêtes, Pour les pieds nus de l'amour. Devant ma profondeur blême Tout tremble, les spectres même Ont des gouttes de sueur. Je viens de la tombe morte ; J'aboutis à cette porte Par où passe une lueur. Le banquet rit et flamboie. Les maîtres sont dans la joie Sur leur trône ensanglanté ; Tout les sert, tout les encense ; Et la femme à leur puissance Mesure sa nudité. Laissez la clef et le pène. Je suis l'escalier ; la peine Médite ; l'heure viendra ; Quelqu'un qu'entourent les ombres Montera mes marches sombres, Et quelqu'un les descendra.




L'échafaud 2 de Victor HUGO

15 04 2008

- Oeil pour oeil ! Dent pour dent ! Tête pour tête ! A mort ! Justice ! L'échafaud vaut mieux que le remord. Talion ! talion ! - Silence aux cris sauvages ! Non ! assez de malheur, de meurtre et de ravages ! Assez d'égorgements ! assez de deuil ! assez De fantômes sans tête et d'affreux trépassés ! Assez de visions funèbres dans la brume ! Assez de doigts hideux ; montrant le sang qui fume, Noirs, et comptant les trous des linceuls dans la nuit ! Pas de suppliciés dont le cri nous poursuit ! Pas de spectres jetant leur ombre sur nos têtes ! Nous sommes ruisselants de toutes les tempêtes ; Il n'est plus qu'un devoir et qu'une vérité, C'est, après tant d'angoisse et de calamité, Homme, d'ouvrir son coeur, oiseau, d'ouvrir son aile Vers ce ciel que remplit la grande âme éternelle ! Le peuple, que les rois broyaient sous leurs talons, Est la pierre promise au temple, et nous voulons Que la pierre bâtisse et non qu'elle lapide ! Pas de sang ! pas de mort ! C'est un reflux stupide Que la férocité sur la férocité. Un pilier d'échafaud soutient mal la cité. Tu veux faire mourir ! Moi je veux faire naître ! Je mure le sépulcre et j'ouvre la fenêtre. Dieu n'a pas fait le sang, à l'amour réservé, Pour qu'on le donne à boire aux fentes du pavé. S'agit-il d'égorger ? Peuples, il s'agit d'être. Quoi ! tu veux te venger, passant ? de qui ? du maître ? Si tu ne vaux pas mieux, que viens-tu faire ici ? Tout mystère où l'on jette un meurtre est obscurci ; L'énigme ensanglantée est plus âpre à résoudre ; L'ombre s'ouvre terrible après le coup de foudre ; Tuer n'est pas créer, et l'on se tromperait Si fon croyait que tout finit au couperet ; C'est là qu'inattendue, impénétrable, immense, Pleine d'éclairs subits, la question commence ; C'est du bien et du mal ; mais le mal est plus grand. Satan rit à travers l'échafaud transparent. Le bourreau, quel qu'il soit, a le pied dans l'abîme ; Quoi qu'elle fasse, hélas ! la hache fait un crime ; Une lugubre nuit fume sur ce tranchant ; Quand il vient de tuer, comme, en s'en approchant, On frémit de le voir tout ruisselant, et comme On sent qu'il a frappé dans l'ombre plus qu'un homme ! Sitôt qu'a disparu le coupable immolé, Hors du panier tragique où la tête a roulé, Le principe innocent, divin, inviolable, Avec son regard d'astre à l'aurore semblable, Se dresse, spectre auguste, un cercle rouge au cou. L'homme est impitoyable, hélas, sans savoir où. Comment ne voit-il pas qu'il vit dans un problème, Que l'homme est solidaire avec ses monstres même, Et qu'il ne peut tuer autre chose qu'Abel ! Lorsqu'une tête tombe, on sent trembler le ciel. Décapitez Néron, cette hyène insensée, La vie universelle est dans Néron blessée ; Faites monter Tibère à l'échafaud demain, Tibère saignera le sang du genre humain. Nous sommes tous mêlés à ce que fait la Grève ; Quand un homme, en public, nous voyant comme un rêve, Meurt, implorant en vain nos lâches abandons, Ce meurtre est notre meurtre et nous en répondons ; C'est avec un morceau de notre insouciance, C'est avec un haillon de notre conscience, Avec notre âme à tous, que l'exécuteur las Essuie en s'en allant son hideux coutelas.




L'échafaud - 01 de Victor Hogo

15 04 2008

C'était fini. Splendide, étincelant, superbe, Luisant sur la cité comme la faulx sur l'herbe, Large acier dont le jour faisait une clarté, Ayant je ne sais quoi dans sa tranquillité De l'éblouissement du triangle mystique, Pareil à la lueur au fond d'un temple antique, Le fatal couperet relevé triomphait. Il n'avait rien gardé de ce qu'il avait fait Qu'une petite tache imperceptible et rouge. Le bourreau s'en était retourné dans son bouge ; Et la peine de mort, remmenant ses valets, Juges, prêtres, était rentrée en son palais, Avec son tombereau terrible dont la roue, Silencieuse, laisse un sillon dans la boue Qui se remplit de sang sitôt qu'elle a passé. La foule disait : bien ! car l'homme est insensé, Et ceux qui suivent tout, et dont c'est la manière, Suivent même ce char et même cette ornière. J'étais là. Je pensais. Le couchant empourprait Le grave Hôtel de Ville aux luttes toujours prêt, Entre Hier qu'il médite et Demain dont il rêve. L'échafaud achevait, resté seul sur la Grève, Sa journée, en voyant expirer le soleil. Le crépuscule vint, aux fantômes pareil. Et j'étais toujours là, je regardais la hache, La nuit, la ville immense et la petite tache. A mesure qu'au fond du firmament obscur L'obscurité croissait comme un effrayant mur, L'échafaud, bloc hideux de charpentes funèbres, S'emplissait de noirceur et devenait ténèbres ; Les horloges sonnaient, non l'heure, mais le glas ; Et toujours, sur l'acier, quoique le coutelas Ne fût plus qu'une forme épouvantable et sombre, La rougeur de la tache apparaissait dans l'ombre. Un astre, le premier qu'on aperçoit le soir, Pendant que je songeais, montait dans le ciel noir. Sa lumière rendait l'échafaud plus difforme. L'astre se répétait dans le triangle énorme ; Il y jetait ainsi qu'en un lac son reflet, Lueur mystérieuse et sacrée ; il semblait Que sur la hache horrible, aux meurtres coutumière, L'astre laissait tomber sa larme de lumière. Son rayon, comme un dard qui heurte et rebondit, Frappait le fer d'un choc lumineux ; on eût dit Qu'on voyait rejaillir l'étoile de la hache. Comme un charbon tombant qui d'un feu se détache ; Il se répercutait dans ce miroir d'effroi ; Sur la justice humaine et sur l'humaine loi De l'éternité calme auguste éclaboussure. " Est-ce au ciel que ce fer a fait une blessure ? Pensai-je. Sur qui donc frappe l'homme hagard ? Quel est donc ton mystère, ô glaive ? " Et mon regard Errait, ne voyant plus rien qu'à travers un voile, De la goutte de sang à la goutte d'étoile.




Je suis naïf, toi cruelle de Victor HUGO

15 04 2008

Je suis naïf, toi cruelle, Et j'ai la simplicité De brûler au feu mon aile Et mon âme à ta beauté ; Ta lumière m'est rebelle Et je m'en sens dévorer ; Mais la chose sombre et belle Et dont tu devrais pleurer, C'est que, toute mutilée, Voletant dans le tombeau, La pauvre mouche brûlée Chante un hymne au noir flambeau.




Depuis quatre mille ans il tombait dans l'abîme Victor HUGO

15 04 2008

Depuis quatre mille ans il tombait dans l'abîme. Il n'avait pas encor pu saisir une cime, Ni lever une fois son front démesuré. Il s'enfonçait dans l'ombre et la brume, effaré, Seul, et derrière lui, dans les nuits éternelles, Tombaient plus lentement les plumes de ses ailes. Il tombait foudroyé, morne, silencieux, Triste, la bouche ouverte et les pieds vers les cieux, L'horreur du gouffre empreinte à sa face livide. Il cria : Mort ! - les poings tendus vers l'ombre vide. Ce mot plus tard fut homme et s'appela Caïn. Il tombait. Tout à coup un roc heurta sa main ; Il l'étreignit, ainsi qu'un mort étreint sa tombe Et s'arrêta. Quelqu'un d'en haut lui cria : - Tombe ! Les soleils s'éteindront autour de toi, maudit ! Et la voix dans l'horreur immense se perdit. Et pâle, il regarda vers l'éternelle aurore. Les soleils étaient loin, mais ils brillaient encore. Satan dressa la tête et dit, levant ses bras : - Tu mens ! - Ce mot plus tard fut l'âme de judas. Pareil aux dieux d'airain debout sur leurs pilastres Il attendit mille ans, l'oeil fixé sur les astres. Les soleils étaient loin, mais ils brillaient toujours. La foudre alors gronda dans les cieux froids et sourds, Satan rit, et cracha du côté du tonnerre L'immensité qu'emplit l'ombre visionnaire, Frissonna. Ce crachat fut plus tard Barabbas. Un souffle qui passait le fit tomber plus bas...




A ceux qu'on foule aux pieds Victor HUGO

08 04 2008

« extrait » ...Ce n'est pas le canon du noir vendémiaire, Ni les boulets de juin, ni les bombes de mai, Qui font la haine éteinte et l'ulcère fermé. Moi, pour aider le peuple à résoudre un problème, Je me penche vers lui. Commencement : je l'aime. Le reste vient après. Oui, je suis avec vous, J'ai l'obstination farouche d'être doux, Ô vaincus, et je dis : Non, pas de représailles ! Ô mon vieux coeur pensif, jamais tu ne tressailles Mieux que sur l'homme en pleurs, et toujours tu vibras Pour des mères ayant leurs enfants dans les bras. Quand je pense qu'on a tué des femmes grosses, Qu'on a vu le matin des mains sortir des fosses, Ô pitié ! quand je pense à ceux qui vont partir ! Ne disons pas : Je fus proscrit, je fus martyr. Ne parlons pas de nous devant ces deuils terribles ; De toutes les douleurs ils traversent les cribles ; Ils sont vannés au vent qui les emporte, et vont Dans on ne sait quelle ombre au fond du ciel profond. Où ? qui le sait ? leurs bras vers nous en vain se dressent. Oh ! ces pontons sur qui j'ai pleuré reparaissent, Avec leurs entreponts où l'on expire, ayant Sur soi l'énormité du navire fuyant ! On ne peut se lever debout ; le plancher tremble ; On mange avec les doigts au baquet tous ensemble, On boit l'un après l'autre au bidon, on a chaud, On a froid, l'ouragan tourmente le cachot ; L'eau gronde, et l'on ne voit, parmi ces bruits funèbres, Qu'un canon allongeant son cou dans les ténèbres. Je retombe en ce deuil qui jadis m'étouffait. Personne n'est méchant, et que de mal on fait !




Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent de Victor HUGO

08 04 2008

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent ; ce sont Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front. Ceux qui d'un haut destin gravissent l'âpre cime. Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime. Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour, Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour. C'est le prophète saint prosterné devant l'arche, C'est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche. Ceux dont le coeur est bon, ceux dont les jours sont pleins. Ceux-là vivent, Seigneur ! les autres, je les plains. Car de son vague ennui le néant les enivre, Car le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre. Inutiles, épars, ils traînent ici-bas Le sombre accablement d'être en ne pensant pas. Ils s'appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule. Ils sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule, Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non, N'a jamais de figure et n'a jamais de nom ; Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère, Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère, Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus, Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus. Ils sont les passants froids sans but, sans noeud, sans âge ; Le bas du genre humain qui s'écroule en nuage ; Ceux qu'on ne connaît pas, ceux qu'on ne compte pas, Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas. L'ombre obscure autour d'eux se prolonge et recule ; Ils n'ont du plein midi qu'un lointain crépuscule, Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit, Ils errent près du bord sinistre de la nuit. Quoi ! ne point aimer ! suivre une morne carrière Sans un songe en avant, sans un deuil en arrière, Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l'on va, Rire de Jupiter sans croire à Jéhova, Regarder sans respect l'astre, la fleur, la femme, Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher l'âme, Pour de vains résultats faire de vains efforts, N'attendre rien d'en haut ! ciel ! oublier les morts ! Oh non, je ne suis point de ceux-là ! grands, prospères, Fiers, puissants, ou cachés dans d'immondes repaires, Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés ; Et j'aimerais mieux être, ô fourmis des cités, Tourbe, foule, hommes faux, coeurs morts, races déchues, Un arbre dans les bois qu'une âme en vos cohues !




A Vianden de Victor Hugo

08 04 2008

Il songe. Il s'est assis rêveur sous un érable. Entend-il murmurer la forêt vénérable ? Regarde-t-il les fleurs ? regarde-t-il les cieux ? Il songe. La nature au front mystérieux Fait tout ce qu'elle peut pour apaiser les hommes ; Du coteau plein de vigne au verger plein de pommes Les mouches viennent, vont, reviennent ; les oiseaux Jettent leur petite ombre errante sur les eaux ; Le moulin prend la source et l'arrête au passage ; L'étang est un miroir où le frais paysage Se renverse et se change en vague vision ; Tout dans la profondeur fait une fonction ; Pas d'atome qui n'ait sa tâche ; tout s'agite ; Le grain dans le sillon, la bête dans son gîte, Ont un but ; la matière obéit à l'aimant ; L'immense herbe infinie est un fourmillement ; Partout le mouvement sans relâche et sans trêve, Dans ce qui pousse, croît, monte, descend, se lève, Dans le nid, dans le chien harcelant les troupeaux, Dans l'astre ; et la surface est le vaste repos ; En dessous tout s'efforce, en dessus tout sommeille ; On dirait que l'obscure immensité vermeille Qui balance la mer pour bercer l'alcyon, Et que nous appelons Vie et Création, Charmante, fait semblant de dormir, et caresse L'universel travail avec de la paresse. Quel éblouissement pour l'oeil contemplateur ! De partout, du vallon, du pré, de la hauteur, Du bois qui s'épaissit et du ciel qui rougeoie, Sort cette ombre, la paix, et ce rayon, la joie. Et maintenant, tandis qu'à travers les ravins, Une petite fille avec des yeux divins Et de lestes pieds nus dignes de Praxitèle, Chasse à coups de sarment sa chèvre devant elle, Voici ce qui remue en l'âme du banni : - Hélas ! tout n'est pas dit et tout n'est pas fini Parce qu'on a creusé dans la rue une fosse, Parce qu'un chef désigne un mur où l'on adosse De pauvres gens devant les feux de pelotons, Parce qu'on exécute au hasard, à tâtons, Sans choix, sous la mitraille et sous la fusillade, Pères, mères, le fou, le brigand, le malade, Et qu'on fait consumer en hâte par la chaux Des corps d'hommes sanglants et d'enfants encor chauds !




A qui donc sommes-nous ? de Victor HUGO (1802-1885)

08 04 2008

A qui donc sommes-nous ? Qui nous a ? qui nous mène ? Vautour fatalité, tiens-tu la race humaine ? Oh ! parlez, cieux vermeils, L'âme sans fond tient-elle aux étoiles sans nombre ? Chaque rayon d'en haut est-il un fil de l'ombre Liant l'homme aux soleils ? Est-ce qu'en nos esprits, que l'ombre a pour repaires, Nous allons voir rentrer les songes de nos pères ? Destin, lugubre assaut ! O vivants, serions-nous l'objet d'une dispute ? L'un veut-il notre gloire, et l'autre notre chute ? Combien sont-ils là-haut ? Jadis, au fond du ciel, aux yeux du mage sombre, Deux joueurs effrayants apparaissaient dans l'ombre. Qui craindre? qui prier ? Les Manès frissonnants, les pâles Zoroastres Voyaient deux grandes mains qui déplaçaient les astres Sur le noir échiquier. Songe horrible! le bien, le mal, de cette voûte Pendent-ils sur nos fronts ? Dieu, tire-moi du doute! O sphinx, dis-moi le mot ! Cet affreux rêve pèse à nos yeux qui sommeillent, Noirs vivants! heureux ceux qui tout à coup s'éveillent Et meurent en sursaut !




A celle qui est voilée de Victor HUGO (1802-1885)

08 04 2008

Tu me parles du fond d'un rêve Comme une âme parle aux vivants. Comme l'écume de la grève, Ta robe flotte dans les vents. Je suis l'algue des flots sans nombre, Le captif du destin vainqueur ; Je suis celui que toute l'ombre Couvre sans éteindre son coeur. Mon esprit ressemble à cette île, Et mon sort à cet océan ; Et je suis l'habitant tranquille De la foudre et de l'ouragan. Je suis le proscrit qui se voile, Qui songe, et chante, loin du bruit, Avec la chouette et l'étoile, La sombre chanson de la nuit. Toi, n'es-tu pas, comme moi-même, Flambeau dans ce monde âpre et vil, Ame, c'est-à-dire problème, Et femme, c'est-à-dire exil ? Sors du nuage, ombre charmante. O fantôme, laisse-toi voir ! Sois un phare dans ma tourmente, Sois un regard dans mon ciel noir ! Cherche-moi parmi les mouettes ! Dresse un rayon sur mon récif, Et, dans mes profondeurs muettes, La blancheur de l'ange pensif ! Sois l'aile qui passe et se mêle Aux grandes vagues en courroux. Oh, viens ! tu dois être bien belle, Car ton chant lointain est bien doux ; Car la nuit engendre l'aurore ; C'est peut-être une loi des cieux Que mon noir destin fasse éclore Ton sourire mystérieux ! Dans ce ténébreux monde où j'erre, Nous devons nous apercevoir, Toi, toute faite de lumière, Moi, tout composé de devoir ! Tu me dis de loin que tu m'aimes, Et que, la nuit, à l'horizon, Tu viens voir sur les grèves blêmes Le spectre blanc de ma maison. Là, méditant sous le grand dôme, Près du flot sans trêve agité, Surprise de trouver l'atome Ressemblant à l'immensité, Tu compares, sans me connaître, L'onde à l'homme, l'ombre au banni, Ma lampe étoilant ma fenêtre A l'astre étoilant l'infini ! Parfois, comme au fond d'une tombe, Je te sens sur mon front fatal, Bouche de l'Inconnu d'où tombe Le pur baiser de l'Idéal. A ton souffle, vers Dieu poussées, Je sens en moi, douce frayeur, Frissonner toutes mes pensées, Feuilles de l'arbre intérieur. Mais tu ne veux pas qu'on te voie ; Tu viens et tu fuis tour à tour ; Tu ne veux pas te nommer joie, Ayant dit : Je m'appelle amour. Oh ! fais un pas de plus ! Viens, entre, Si nul devoir ne le défend ; Viens voir mon âme dans son antre, L'esprit lion, le coeur enfant ; Viens voir le désert où j'habite Seul sous mon plafond effrayant ; Sois l'ange chez le cénobite, Sois la clarté chez le voyant. Change en perles dans mes décombres Toutes mes gouttes de sueur ! Viens poser sur mes oeuvres sombres Ton doigt d'où sort une lueur ! Du bord des sinistres ravines Du rêve et de la vision, J'entrevois les choses divines... - Complète l'apparition ! Viens voir le songeur qui s'enflamme A mesure qu'il se détruit, Et, de jour en jour, dans son âme A plus de mort et moins de nuit ! Viens ! viens dans ma brume hagarde, Où naît la foi, d'où l'esprit sort, Où confusément je regarde Les formes obscures du sort. Tout s'éclaire aux lueurs funèbres ; Dieu, pour le penseur attristé, Ouvre toujours dans les ténèbres De brusques gouffres de clarté. Avant d'être sur cette terre, Je sens que jadis j'ai plané ; J'étais l'archange solitaire, Et mon malheur, c'est d'être né. Sur mon âme, qui fut colombe, Viens, toi qui des cieux as le sceau. Quelquefois une plume tombe Sur le cadavre d'un oiseau. Oui, mon malheur irréparable, C'est de pendre aux deux éléments, C'est d'avoir en moi, misérable, De la fange et des firmaments ! Hélas ! hélas ! c'est d'être un homme ; C'est de songer que j'étais beau, D'ignorer comment je me nomme, D'être un ciel et d'être un tombeau ! C'est d'être un forçat qui promène Son vil labeur sous le ciel bleu ; C'est de porter la hotte humaine Où j'avais vos ailes, mon Dieu ! C'est de traîner de la matière ; C'est d'être plein, moi, fils du jour, De la terre du cimetière, Même quand je m'écrie : Amour !




La plume de Satan de Victor HUGO (1802-1885)

02 11 2007

La plume, seul débris qui restât des deux ailes De l'archange englouti dans les nuits éternelles, Était toujours au bord du gouffre ténébreux. Les morts laissent,ainsi quelquefois derrière eux Quelque chose d'eux-même au seuil de la nuit triste, Sorte de lueur vague et sombre, qui persiste. Cette plume avait-elle une âme ? qui le sait ? Elle avait un aspect étrange ; elle gisait Et rayonnait ; c'était de la clarté tombée. Les anges la venaient voir à la dérobée. Elle leur rappelait le grand Porte-Flambeau ; Ils l'admiraient, pensant à cet être si beau Plus hideux maintenant que l'hydre et le crotale ; Ils songeaient à Satan dont la blancheur fatale, D'abord ravissement, puis terreur du ciel bleu, Fut monstrueuse au point de s'égaler à Dieu. Cette plume faisait revivre l'envergure De l'Ange, colossale et hautaine figure ; Elle couvrait d'éclairs splendides le rocher ; Parfois les séraphins, effarés d'approcher De ces bas-fonds où l'âme en dragon se transforme, Reculaient, aveuglés par sa lumière énorme ; Une flamme semblait flotter dans son duvet ; On sentait, à la voir frissonner, qu'elle avait Fait partie autrefois d'une aile révoltée ; Le jour, la nuit, la foi tendre, l'audace athée, La curiosité des gouffres, les essors Démesurés, bravant les hasards et les sorts, L'onde et l'air, la sagesse auguste, la démence, Palpitaient vaguement dans cette plume immense ; Mais dans son ineffable et sourd frémissement, Au souffle de l'abîme, au vent du firmament, On sentait plus d'amour encor que de tempête. Et sans cesse, tandis que sur l'éternel faîte Celui qui songe à tous pensait dans sa bonté, La plume du plus grand des anges, rejeté Hors de la conscience et hors de l'harmonie, Frissonnait, près du puits de la chute infinie, Entre l'abîme plein de noirceur et les cieux. Tout à coup un rayon de l'oeil prodigieux Qui fit le monde avec du jour, tomba sur elle. Sous ce rayon, lueur douce et surnaturelle, La plume tressaillit, brilla, vibra, grandit, Prit une forme et fut vivante, et l'on eût dit Un éblouissement qui devient une femme. Avec le glissement mystérieux d'une âme, Elle se souleva debout, et, se dressant, Éclaira l'infini d'un sourire innocent. Et les anges tremblants d'amour la regardèrent. Les chérubins jumeaux qui l'un à l'autre adhèrent, Les groupes constellés du matin et du soir, Les Vertus, les Esprits, se penchèrent pour voir Cette soeur de l'enfer et du paradis naître. Jamais le ciel sacré n'avait contemplé d'être Plus sublime au milieu des souffles et des voix. En la voyant si fière et si pure à la fois, La pensée hésitait entre l'aigle et la vierge; Sa face, défiant le gouffre qui submerge, Mêlant l'embrasement et le rayonnement, Flamboyait, et c'était, sous, un sourcil charmant, Le regard de la foudre avec l'oeil de l'aurore. L'archange du soleil, qu'un feu céleste dore, Dit : - De quel nom faut-il nommer cet ange, ô Dieu ? Alors, dans l'absolu que l'Être a pour milieu, On entendit sortir des profondeurs du Verbe Ce mot qui, sur le front du jeune ange superbe Encor vague et flottant dans la vaste clarté, Fit tout à coup éclore un astre : - Liberté.