Sonnet # 1 de Stéphane Mallarmé

03 03 2008

Quand l'ombre menaça de la fatale loi

Tel vieux Rêve, désir et mal de mes vertèbres,

Affligé de périr sous les plafonds funèbres

Il a ployé son aile indubitable en moi.

Luxe, à salle d'ébène où, pour séduire un roi

Sa tordent dans leur mort des guirlandes célèbres,

Vous n'êtes qu'un orgueil menti par les ténèbres

Aux yeux du solitaire ébloui de sa foi.

Oui, je sais qu'au lointain de cette nuit, la Terre

Jette d'un grand éclat l'insolite mystère,

Sous les siècles hideux qui l'obscurcissent moins.

L'espace à soi pareil qu'il s'accroissent ou se nie

Roule dans cet ennui des feux vils pour témoins

Que s'est d'un astre en fête allumé le génie.




Sonnet # 2 de Stéphane Mallarmé

03 03 2008

Victorieusement fui le suicide beau

Tison de gloire, sang par écume, or, tempête !

O rire si là-bas une pourpre s'apprête

A ne tendre royal que mon absent tombeau.

Quoi ! de tout cet éclat pas même le lambeau

S'attarde, il est minuit, à l'ombre qui nous fête

Excepté qu'un trésor présomptueux de tête

Verse son caressé nonchaloir sans flambeau,

La tienne si toujours le délice ! la tienne

Oui seule qui du ciel évanoui retienne

Un peu de puéril triomphe en t'en coiffant

Avec clarté quand sur les coussins tu la poses

Comme un casque guerrier d'impératrice enfant

Dont pour te figurer il tomberait des roses.




la Marchande d'Herbes Aromatiques, Textes de Stéphane Mallarmé

03 03 2008

Ta paille azur de lavandes,

Ne crois pas avec ce cil

Osé que tu me la vendes

Comme à l'hypocrite s'il

En tapisse la muraille

De lieux les absolus lieux

Pour le ventre qui se raille

Renaître aux sentiments bleus.

Mieux entre une envahissante

Chevelure ici mets-la

Que le brin salubre y sente,

Zéphirine, Paméla

Ou conduise vers l'époux

Les prémices de tes poux.




Le Guignon de Stéphane Mallarmé

25 02 2008

Au dessus du bétail ahuri des humains

Bondissaient en clartés les sauvages crinières

Des mendieurs d'azur le pied dans nos chemins.

Un noir vent sur leur marche éployé pour bannières

La flagellait de froid tel jusque dans la chair,

Qu'il y creusait aussi d'irritables ornières.

Toujours avec l'espoir de rencontrer la mer,

Ils voyageaient sans pain, sans bâtons et sans urnes,

Mordant au citron d'or de l'idéal amer.

La plupart râla dans les défilés nocturnes,

S'enivrant du bonheur de voir couler son sang,

O Mort le seul baiser aux bouches taciturnes !

Leur défaite, c'est par un ange très puissant

Debout à l'horizon dans le nu de son glaive :

Une pourpre se caille au sein reconnaissant.

Il tettent la douleur comme ils tétaient le rêve

Et quand ils vont rythmant des pleurs voluptueux

Le peuple s'agenouille et leur mère se lève.

Ceux-là sont consolés, sûrs et majestueux ;

Mais traînent à leurs pas cent frères qu'on bafoue,

Dérisoires martyrs de hazards tortueux.

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Le sel pareil des pleurs ronge leur douce joue,

Ils mangent de la cendre avec le même amour,

Mais vulgaire ou bouffon le destin qui les roue.

Ils pouvaient exciter aussi comme un tambour

La servile pitié des races à voix ternes,

Égaux de Prométhée à qui manque un vautour !

Non, vils et fréquentant les déserts sans citerne,

Ils courent sous le fouet d'un monarque rageur,

Le Guignon, dont le rire inouï les prosterne.

Amants, il saute en croupe à trois, le partageur !

Puis le torrent franchi, vous plonge en une mare

Et laisse un bloc boueux du blanc couple nageur.

Grâce à lui, si l'un souffle à son buccin bizarre,

Des enfants nous tordront en un rire obstiné

Qui, le poing à leur cul, singeront sa fanfare.

Grâce à lui, si l'une orne à point un sein fané

Par une rose qui nubile le rallume,

De la bave luira sur son bouquet damné.

Et ce squelette nain, coiffé d'un feutre à plume

Et botté, dont l'aisselle à pour poils vrais des vers,

Est pour eux l'infini de la vaste amertume.

Vexés ne vont-ils pas provoquer le pervers,

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Leur rapière grinçant suit le rayon de lune

Qui neige en sa carcasse et qui passe au travers.

Désolés sans l'orgueil qui sacre l'infortune,

Et tristes de venger leurs os de coups de bec,

Ils convoitent la haine, au lieu de la rancune.

Ils sont l'amusement des racleurs de rebec,

Des marmots, des putains et de la vieille engeance

Des loqueteux dansant quand le broc est à sec.

Les poètes bons pour l'aumône ou la vengeance,

Ne connaissant le mal de ces dieux effacés,

Les disent ennuyeux et sans intelligence.

« Ils peuvent fuir ayant de chaque exploit assez,

« Comme un vierge cheval écume de tempête

« Plutôt que de partir en galops cuirassés.

« Nous soûlerons d'encens le vainqueur dans la fête :

« Mais eux, pourquoi n'endosser pas, ces baladins,

« D'écarlate haillon hurlant que l'on s'arrête ! »

Quand en face tous leur ont craché les dédains,

Nuls et la barbe à mots bas priant le tonnerre,

Ces héros excédés de malaises badins.

Vont ridiculement se pendre au réverbère.




Le Tombeau d’Edgar Poe par Stéphane Mallarmé

04 11 2007

Tel qu'en Lui-même enfin l'éternité le change,

Le Poète suscite avec un glaive nu

Son siècle épouvanté de n'avoir pas connu

Que la mort triomphait dans cette voix étrange !

Eux, comme un vil sursaut d'hydre oyant jadis l'ange

Donner un sens plus pur aux mots de la tribu

Proclamèrent très haut le sortilège bu

Dans le flot sans honneur de quelque noir mélange.

Du sol et de la nue hostiles, à grief !

Si notre idée avec ne sculpte un bas-relief

Dont la tombe de Poe éblouissante s'orne

Calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur

Que ce granit du moins montre à jamais sa borne

Aux noirs vols du Blasphème épars dans le futur.