La chimère de Théophile Gautier

04 11 2007

Une jeune chimère, aux lèvres de ma coupe,

Dans l'orgie, a donné le baiser le plus doux

Elle avait les yeux verts, et jusque sur sa croupe

Ondoyait en torrent l'or de ses cheveux roux.

»--------------«

Des ailes d'épervier tremblaient à son épaule

La voyant s'envoler je sautai sur ses reins ;

Et faisant jusqu'à moi ployer sou cou de saule,

J'enfonçai comme un peigne une main dans ses crins.

»--------------«

Elle se démenait, hurlante et furieuse,

Mais en vain. Je broyais ses flancs dans mes genoux ;

Alors elle me dit d'une voix gracieuse,

Plus claire que l'argent : Maître, où donc allons-nous ?

»--------------«

Par-delà le soleil et par-delà l'espace,

Où Dieu n'arriverait qu'après l'éternité ;

Mais avant d'être au but ton aile sera lasse :

Car je veux voir mon rêve en sa réalité.




La mort est multiforme... de Théophile Gautier

04 11 2007

La mort est multiforme, elle change de masque

Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque ;

Elle sait se farder,

Et ce n'est pas toujours cette maigre carcasse,

Qui vous montre les dents et vous fait la grimace

Horrible à regarder.

»---------------«

Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetière,

Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre

À l'ombre des arceaux ;

Tous ne sont pas vêtus de la pâle livrée,

Et la porte sur tous n'est pas encor murée

Dans la nuit des caveaux.

»---------------«

Il est des trépassés de diverse nature :

Aux uns la puanteur avec la pourriture,

Le palpable néant,

L'horreur et le dégoût, l'ombre profonde et noire

Et le cercueil avide entr'ouvrant sa mâchoire

Comme un monstre béant ;

»---------------«

Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en épouvante

Passer et repasser dans la cité vivante

Sous leur linceul de chair,

L'invisible néant, la mort intérieure

Que personne ne sait, que personne ne pleure,

Même votre plus cher.

»---------------«

Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funèbres

Visiter les tombeaux inconnus ou célèbres,

De marbre ou de gazon ;

Qu'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupière amie

Sous l'ombrage des ifs à jamais endormie,

Qu'on soit en pleurs ou non,

»---------------«

On dit : ceux-là sont morts. La mousse étend son voile

Sur leurs noms effacés ; le ver file sa toile

Dans le trou de leurs yeux ;

Leurs cheveux ont percé les planches de la bière ;

À côté de leurs os, leur chair tombe en poussière

Sur les os des aïeux.

»---------------«

Leurs héritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent ;

C'est à peine à présent si leurs chiens s'en souviennent,

Enfumés et poudreux,

Leurs portraits adorés traînent dans les boutiques ;

Leurs jaloux d'autrefois font leurs panégyriques ;

Tout est fini pour eux.

»---------------«

L'ange de la douleur, sur leur tombe en prière,

Est seul à les pleurer dans ses larmes de pierre,

Comme le ver leur corps,

L'oubli ronge leur nom avec sa lime sourde ;

Ils ont pour drap de lit six pieds de terre lourde.

Ils sont morts, et bien morts !

»---------------«

Et peut-être une larme, à votre âme échappée,

Sur leur cendre, de pluie et de neige trempée,

Filtre insensiblement,

Qui les va réjouir dans leur triste demeure ;

Et leur coeur desséché, comprenant qu'on les pleure,

Retrouve un battement.

»---------------«

Mais personne ne dit, voyant un mort de l'âme :

Paix et repos sur toi ! L'on refuse à la lame

Ce qu'on donne au fourreau ;

L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie,

L'âme se brise et meurt sans que nul s'en effraie

Et lui dresse un tombeau.

»---------------«

Et cependant il est d'horribles agonies

Qu'on ne saura jamais ; des douleurs infinies

Que l'on n'aperçoit pas.

Il est plus d'une croix au calvaire de l'âme

Sans l'auréole d'or, et sans la blanche femme

Échevelée au bas.

»---------------«

Toute âme est un sépulcre où gisent mille choses ;

Des cadavres hideux dans des figures roses

Dorment ensevelis.

On retrouve toujours les larmes sous le rire,

Les morts sous les vivants, et l'homme est à vrai dire

Une nécropolis.

»---------------«

Les tombeaux déterrés des vieilles cités mortes,

Les chambres et les puits de la Thèbe aux cent portes

Ne sont pas si peuplés ;

On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes.

Un plus vaste fouillis d'ossements et de têtes

Aux ruines mêlés.

»---------------«

L'on en voit qui n'ont pas d'épitaphe à leurs tombes,

Et de leurs trépassés font comme aux catacombes

Un grand entassement ;

Dont le coeur est un champ uni, sans croix ni pierres,

Et que l'aveugle mort de diverses poussières

Remplit confusément.

»---------------«

D'autres, moins oublieux, ont des caves funèbres

Où sont rangés leurs morts, comme celles des guèbres

Ou des égyptiens ;

Tout autour de leur coeur sont debout les momies,

Et l'on y reconnaît les figures blémies

De leurs amours anciens.

»---------------«

Dans un pur souvenir chastement embaumée

Ils gardent au fond d'eux l'âme qu'ils ont aimée ;

Triste et charmant trésor !

La mort habite en eux au milieu de la vie ;

Ils s'en vont poursuivant la chère ombre ravie

Qui leur sourit encor.

»---------------«

Où ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette ?

Quel foyer réunit la famille complète

En cercle chaque soir ?

Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse être,

Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maître

Avec un manteau noir ?

»---------------«

Cette petite fleur, qui, toute réjouie,

Fait baiser au soleil sa bouche épanouie,

Est fille de la mort.

En plongeant sous le sol, peut-être sa racine

Dans quelque cendre chère a pris l'odeur divine

Qui vous charme si fort.

»---------------«

Ô fiancés d'hier, encore amants, l'alcôve

Où nichent vos amours, à quelque vieillard chauve

A servi comme à vous ;

Avant vos doux soupirs elle a redit son râle,

Et son souvenir mêle une odeur sépulcrale

À vos parfums d'époux !

»---------------«

Où donc poser le pied qu'on ne foule une tombe ?

Ah ! Lorsque l'on prendrait son aile à la colombe,

Ses pieds au daim léger ;

Qu'on irait demander au poisson sa nageoire,

On trouvera partout l'hôtesse blanche et noire

Prête à vous héberger.

»---------------«

Cessez donc, cessez donc, ô vous, les jeunes mères

Berçant vos fils aux bras des riantes chimères,

De leur rêver un sort ;

Filez-leur un suaire avec le lin des langes.

Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges,

Sont condamnés à mort !




Bûchers et tombeaux de Théophile Gautier

04 11 2007

Le squelette était invisible,

Au temps heureux de l'Art païen ;

L'homme, sous la forme sensible,

Content du beau, ne cherchait rien.

»---------------«

Pas de cadavre sous la tombe,

Spectre hideux de l'être cher,

Comme d'un vêtement qui tombe

Se déshabillant de sa chair,

»---------------«

Et, quand la pierre se lézarde,

Parmi les épouvantements,

Montrait à l'oeil qui s'y hasarde

Une armature d'ossements ;

»---------------«

Mais au feu du bûcher ravie

Une pincée entre les doigts,

Résidu léger de la vie,

Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits ;

»---------------«

Ce que le papillon de l'âme

Laisse de poussière après lui,

Et ce qui reste de la flamme

Sur le trépied, quand elle a lui !

»---------------«

Entre les fleurs et les acanthes,

Dans le marbre joyeusement,

Amours, aegipans et bacchantes

Dansaient autour du monument ;

»---------------«

Tout au plus un petit génie

Du pied éteignait un flambeau ;

Et l'art versait son harmonie

Sur la tristesse du tombeau.

»---------------«

Les tombes étaient attrayantes:

Comme on fait d'un enfant qui dort,

D'images douces et riantes

La vie enveloppait la mort ;

»---------------«

La mort dissimulait sa face

Aux trous profonds, au nez camard,

Dont la hideur railleuse efface

Les chimères du cauchemar.

»---------------«

Le monstre, sous la chair splendide

Cachait son fantôme inconnu,

Et l'oeil de la vierge candide

Allait au bel éphèbe nu.

»---------------«

Seulement pour pousser à boire,

Au banquet de Trimalcion,

Une larve, joujou d'ivoire,

Faisait son apparition;

»---------------«

Des dieux que l'art toujours révère

Trônaient au ciel marmoréen ;

Mais l'Olympe cède au Calvaire,

Jupiter au Nazaréen ;

»---------------«

Une voix dit : Pan est mort ! - L'ombre

S'étend. - Comme sur un drap noir,

Sur la tristesse immense et sombre

Le blanc squelette se fait voir ;

»---------------«

Il signe les pierres funèbres

De son paraphe de fémurs,

Pend son chapelet de vertèbres

Dans les charniers, le long des murs,

»---------------«

Des cercueils lève le couvercle

Avec ses bras aux os pointus ;

Dessine ses côtes en cercle

Et rit de son large rictus ;

»---------------«

Il pousse à la danse macabre

L'empereur, le pape et le roi,

Et de son cheval qui se cabre

Jette bas le preux plein d'effroi ;

»---------------«

Il entre chez la courtisane

Et fait des mines au miroir,

Du malade il boit la tisane,

De l'avare ouvre le tiroir ;

»---------------«

Piquant l'attelage qui rue

Avec un os pour aiguillon,

Du laboureur à la charrue

Termine en fosse le sillon ;

»---------------«

Et, parmi la foule priée,

Hôte inattendu, sous le banc,

Vole à la pâle mariée

Sa jarretière de ruban.

»---------------«

A chaque pas grossit la bande;

Le jeune au vieux donne la main ;

L'irrésistible sarabande

Met en branle le genre humain.

»---------------«

Le spectre en tête se déhanche,

Dansant et jouant du rebec,

Et sur fond noir, en couleur blanche,

Holbein l'esquisse d'un trait sec.

»---------------«

Quand le siècle devient frivole

Il suit la mode; en tonnelet

Retrousse son linceul et vole

Comme un Cupidon de ballet

»---------------«

Au tombeau-sofa des marquises

Qui reposent, lasses d'amour,

En des attitudes exquises,

Dans les chapelles Pompadour.

»---------------«

Mais voile-toi, masque sans joues,

Comédien que le ver rnord,

Depuis assez longtemps tu joues

Le mélodrame de la Mort.

»---------------«

Reviens, reviens, bel art antique,

De ton paros étincelant

Couvrir ce squelette gothique ;

Dévore-le, bûcher brûlant !

»---------------«

Si nous sommes une statue

Sculptée à l'image de Dieu,

Quand cette image est abattue,

Jetons-en les débris au feu.

»---------------«

Toi, forme immortelle, remonte

Dans la flamme aux sources du beau,

Sans que ton argile ait la honte

Et les misères du tombeau !




Les joujoux de la morte de Théophile Gautier

04 11 2007

La petite Marie est morte,

Et son cercueil est si peu long

Qu'il tient sous le bras qui l'emporte

Comme un étui de violon.

»-----------------«

Sur le tapis et sur la table

Traîne l'héritage enfantin.

Les bras ballants, l'air lamentable,

Tout affaissé, gît le pantin.

»-----------------«

Et si la poupée est plus ferme,

C'est la faute de son bâton ;

Dans son oeil une larme germe,

Un soupir gonfle son carton.

»-----------------«

Une dînette abandonnée

Mêle ses plats de bois verni

A la troupe désarçonnée

Des écuyers de Franconi.

»-----------------«

La boîte à musique est muette ;

Mais, quand on pousse le ressort

Où se posait sa main fluette,

Un murmure plaintif en sort.

»-----------------«

L'émotion chevrote et tremble

Dans : Ah ! vous dirai-je maman !

Le Quadrille des Lanciers semble

Triste comme un enterrement,

»-----------------«

Et des pleurs vous mouillent la joue

Quand la Donna é mobile,

Sur le rouleau qui tourne et joue,

Expire avec un son filé.

»-----------------«

Le coeur se navre à ce mélange

Puérilement douloureux,

Joujoux d'enfant laissés par l'ange,

Berceau que la tombe a fait creux !




La spirale sans fin dans le vide s'enfonce de Théophile Gautier

04 11 2007

La spirale sans fin dans le vide s'enfonce ;

Tout autour, n'attendant qu'une fausse réponse

Pour vous pomper le sang,

Sur leurs grands piédestaux semés d'hiéroglyphes,

Des sphinx aux seins pointus, aux doigts armés de griffes,

Roulent leur oeil luisant.

»--------------«

En passant devant eux, à chaque pas l'on cogne

Des os demi-rongés, des restes de charogne,

Des crânes sonnant creux.

On voit de chaque trou sortir des jambes raides ;

Des apparitions monstrueusement laides

Fendent l'air ténébreux.

»--------------«

C'est ici que l'énigme est encor sans Oedipe,

Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe

L'antique obscurité.

C'est ici que la mort propose son problème,

Et que le voyageur, devant sa face blême,

Recule épouvanté.

»--------------«

Ah ! Que de nobles coeurs et que d'âmes choisies,

Vainement, à travers toutes les poésies,

Toutes les passions,

Ont poursuivi le mot de la page fatale,

Dont les os gisent là sans pierre sépulcrale

Et sans inscriptions !

»--------------«

Combien, dons juans obscurs, ont leurs listes remplies

Et qui cherchent encor ! Que de lèvres pâlies

Sous les plus doux baisers,

Et qui n'ont jamais pu se joindre à leur chimère !

Que de désirs au ciel sont remontés de terre

Toujours inapaisés !

»--------------«

Il est des écoliers qui voudraient tout connaître,

Et qui ne trouvent pas pour valet et pour maître

De Méphistophélès.

Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite,

Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu déshérite ;

Tous ceux-là, plaignez-les !

»--------------«

Car ils souffrent un mal, hélas ! Inguérissable ;

Ils mêlent une larme à chaque grain de sable

Que le temps laisse choir.

Leur coeur, comme une orfraie au fond d'une ruine,

Râle piteusement dans leur maigre poitrine

L'hymne du désespoir.

»--------------«

Leur vie est comme un bois à la fin de l'automne,

Chaque souffle qui passe arrache à leur couronne

Quelque reste de vert,

Et leurs rêves en pleurs s'en vont fendant les nues,

Silencieux, pareils à des files de grues

Quand approche l'hiver.

»--------------«

Leurs tourments ne sont point redits par le poëte

Martyrs de la pensée, ils n'ont pas sur leur tête

L'auréole qui luit ;

Par les chemins du monde ils marchent sans cortège,

Et sur le sol glacé tombent comme la neige

Qui descend dans la nuit.