Publié le mardi 12 août 2008

Ô Liberté de Louis-Honoré Fréchette (1839-1908)

12 08 2008

Chénier sur un genou se relève un instant; Il se dresse, aveuglé de sang, l'habit sordide, Défiguré, hagard, effroyable, splendide; Et, pour suprême insulte à la fatalité, Le fier mourant cria : - Vive la liberté! Puis dans le tourbillon, la poudre, le vacarme, Par un dernier effort il déchargea son arme. Un nouvel ennemi tomba, mais ce fut tout : Colborne et ses soudards étaient vainqueurs partout! Ce qui suivit eût fait rougir des cannibales. On traîna de Chénier le corps criblé de balles; Un hideux charcutier l'ouvrit tout palpitant; Et par les carrefours, ivres, repus, chantant, Ces fiers triomphateurs, guerriers des temps épiques, Promenèrent sanglant son cœur au bout des piques... Puis la torche partout! les braves en avant! On brûla les maisons, on brûla le couvent; Si quelque humble demeure échappait mi-détruite, C'est que l'on pourchassait quelques femmes en fuite. De quartier nulle part, nulle compassion; Partout pillage, vol et dévastation! Les vieux citent encore des traits épouvantables : On sabrait dans les lits, on sabrait sous les tables; Tuer des prisonniers, éventrer des mourants, C'étaient nobles exploits. Un enfant de quatre ans Est là tout étonné qui regarde et qui flâne; Un des braves l'ajuste et lui brise le crâne... Ce brave eut un procès, mais il fut acquitté, N'ayant au fond puni qu'un petit révolté! Enfin, le lendemain, ces nobles Alexandres Laissaient par derrière eux trois villages en cendres! - C'est à ces durs prix-là - sombre nécessité! Que tout peuple naissant t'achète, ô Liberté!




Le dernier drapeau blanc de Louis-Honoré Fréchette (1839-1908)

12 08 2008

Combien ai-je de fois, le front mélancolique, Baisé pieusement ta touchante relique, Ô Montcalm ! ce drapeau témoin de tant d'efforts, Ce drapeau glorieux que chanta Crémazie !, Drapeau qui n'a jamais connu d'apostasie, Et que la France, un jour, oublia sur nos bords ! Devant ces plis sacrés troués par les tempêtes Qui tant de fois jadis ont tonné sur nos têtes, Combien de fois, Montcalm, en rêvant du passé, N'ai-je pas évoqué ta sereine figure, Grande et majestueuse ainsi que l'envergure De l'aigle qu'un éclat de foudre a terrassé ! Je revoyais alors cette époque tragique, Où, malgré ton courage et la force énergique D'un peuple dont on sait l'héroïsme viril, Se déroula la sombre et cruelle épopée Qui devait d'un seul coup, en brisant ton épée, Te donner le martyre et nous coûter l'exil. Je sentais frissonner cette page émouvante Où l'on vit, l'arme au bras, calme, sans épouvante, Par de vils brocanteurs vendu comme un troupeau, Raillé des courtisans, trahi par des infâmes, Un peuple tout entier, vieillards, enfants et femmes, Lutter à qui mourra pour l'honneur du drapeau ! Qu'ils furent longs, ces jours de deuil et de souffrance !... Nous t'avons pardonné ton abandon, ô France ! Mais s'il nous vient encor parfois quelques rancoeurs. C'est que, vois-tu, toujours, blessure héréditaire, Tant que le sang gaulois battra dans notre artère, Ces vieux souvenirs-là saigneront dans nos coeurs ! C'est que, toujours, vois-tu, quand on songe à ces choses, A ces jours où, martyrs de tant de saintes causes, Nos pères, secouant ce sublime haillon, Si dénués de tout qu'on a peine à le croire, Pour sauver leur patrie et défendre ta gloire, Allaient, un contre cinq, illustrer Carillon ; Quand on songe à ces temps de fièvres haletantes, Où, toujours rebutés dans leurs vaines attentes, Nos généraux, devant cet insolent dédain, Etaient forcés, après vingt victoires stériles, De marcher à l'assaut et de prendre des villes Pour donner de la poudre à nos soldats sans pain ; Oui, France, quand on rêve à tout ce sombre drame, On ne peut s'empêcher d'en suivre un peu la trame, Et de voir, à Versaille, un Bien-Aimé, dit-on, Tandis que nos héros au loin criaient famine, Sous les yeux d'une cour que le vice effémine, Couvrir de diamants des Phrynés de haut ton ! Ô drapeau ! vieille épave échappée au naufrage ! Toi qui vis cette gloire et qui vis cet outrage, Symbole d'héroïsme et témoin accablant, Dans tes plis qui flottaient en ces grands jours d'alarmes, Au sang de nos aïeux nous mêlerons nos larmes... Mais reste pour jamais le dernier drapeau blanc !




Minuit de Louis-Honoré Fréchette (1839-1908)

12 08 2008

La pâle nuit d'automne De ténèbres couronne Le front gris du manoir ; Morne et silencieuse, L'ombre s'assied, rêveuse, Sous le vieux sapin noir. Au firmament ses voiles Sont parsemés d'étoiles Dont le regard changeant, Sur la nappe des ondes, Répand en gerbes blondes Ses paillettes d'argent. Dans le ciel en silence La lune se balance Ainsi qu'un ballon d'or, Et sa lumière pâle, D'une teinte d'opale, Baigne le flot qui dort. Au bois rien ne roucoule Que le ruisseau qui coule En perles de saphir; Et nul cygne sauvage N'ouvre sur le rivage Sa blanche aile au zéphir. Une ondoyante voile, Comme aux cieux une étoile, Brille au loin sur les eaux, Et la chouette grise De son vol pesant frise La pointe des roseaux. La bécassine noire Au col zébré de moire Dort parmi les ajoncs Qui fourmillent sans nombre Sur le rivage sombre, Au pied des noirs donjons. Sous la roche pendante, La grenouille stridente Dit sa rauque chanson, Et des algues couverte Toute la troupe verte Coasse à l'unisson. Dans l'onde qui miroite, L'ondine toute moite Ecartant les roseaux, Sèche sa blanche épaule A l'ombre du vieux saule Qui pleure au bord des eaux. Rêveuse elle se mire Et, coquette, s'admire Dans le miroir mouvant, Et de ses tresses blondes, Sur le cristal des ondes, Tombent des pleurs d'argent. La Sylphide amoureuse, La Péri vaporeuse, Fée au col de satin, Dans leur ronde légère, Effleurent la fougère D'un petit pied mutin. Les farfadets, les gnomes, Les nocturnes fantômes, Traînant leurs linceuls gris, Dansent, spectres difformes, Autour des troncs énormes Des vieux pins rabougris. Le serpent rampe et glisse, Et son écaille lisse D'un rayon fauve luit ; Les bêtes carnassières Sortent de leurs tannières... Dormons : il est minuit !




La Nymphe de la fontaine de Louis-Honoré Fréchette (1839-1908)

12 08 2008

La Nymphe de la fontaine Baigne mes pieds du cristal de tes ondes, O ma fontaine ! et sur ton frais miroir, Laisse tomber mes longues tresses blondes Flottant au gré de la brise du soir ! Nymphe des bois, sur ton bassin penchée, J'aime à rêver à l'ombre des roseaux, Quand une feuille à sa tige arrachée, Ride en tombant la nappe de tes eaux. J'aime à plonger ma taille gracieuse Dans tes flots noirs chantant sous les glaïeuls, Quand de la nuit l'ombre silencieuse Etend son aile au-dessus des tilleuls. Oh ! j'aime à voir tes vagues miroitantes Multiplier les flambeaux de la nuit ! Oh ! j'aime à voir, sous tes algues flottantes, Le voile bleu d'une ondine qui fuit ! Tombe toujours en cascade légère ! Roule toujours en bouillons écumeux ! Baise en passant les touffes de fougère Et porte au loin tes flots harmonieux. Pour t'écouter, la nuit calme et sereine Semble endormir les derniers bruits du jour... Coule toujours, enivrante fontaine ! Coule toujours, fontaine, mon amour !




Les "marches naturelles" de Textes de Louis-Fréchette (1839-1908)

12 08 2008

Encaissé dans un lit aux arêtes rugueuses, Entre deux pans abrupts rongés par le courant, Tout au fond d'un ravin sinueux, le torrent, Avec un bruit confus, roule ses eaux fougueuses. Du rivage escarpé jusqu'au bois odorant, Dont l'ombre couvre au loin ces grèves rocailleuses, Des gradins encadrés de sapins et d'yeuses, Taillés dans le granit, s'élèvent rang par rang. Mystérieux degrés, colossales assises, Vastes couches de roc bizarrement assises, Dites, n'êtes-vous pas les restes effondrés D'une étrange Babel aux spirales dantesques, Ou bien quelque escalier aux marches gigantesques Bâti pour une race aux pas démesurés ?




Le cap Trinité de Louis-Honoré Fréchette (1839-1908)

12 08 2008

Le cap Trinité C'est un bloc écrasant dont la crête surplombe Au-dessus des flots noirs, et dont le front puissant Domine le brouillard, et défie en passant L'aile de la tempête ou le choc de la trombe. Enorme pan de roc, colosse menaçant Dont le flanc narguerait le boulet et la bombe, Qui monte d'un seul jet dans la nue, et retombe Dans le gouffre insondable où sa base descend ! Quel caprice a dressé cette sombre muraille ? Caprice ! qui le sait ? Hardi celui qui raille Ces aveugles efforts de la fécondité ! Cette masse nourrit mille plantes vivaces ; L'hirondelle des monts niche dans ses crevasses ; Et ce monstre farouche a sa paternité !




A Pamphile Le May de Louis-Honoré Fréchette (1839-1908)

12 08 2008

Ami, sur le flot noir ou la vague opaline, Naïfs fervents du Rêve ou jouets du Destin, Bien longtemps nous avons vers un port incertain Ouvert la même voile à la brise féline. Comme il est loin déjà notre premier matin ? Voici qu'à l'horizon notre soleil décline ; Et, voyageurs lassés, du haut de la colline, Nous tournons nos regards vers le passé lointain. Là, calme radieux, ailleurs bourrasque sombre ! Chimère qui sourit, espoir trompeur qui sombre, Joie ou peine, chacun réclamait sa moitié. Et, que le vent fût doux, ou battît notre toile, Jamais ne s'obscurcit pour nous la double étoile Du saint amour de l'Art et de notre amitié.